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Traducteur et éditeur de Tintin en Roumanie

Le pari d’André-Pierre Szavkvary

Publier tous les albums d’Hergé avant ses 77 ans !

mercredi 8 août 2007, par Henri Gillet

- « Tonnerre de Brest ! Voilà Tintin en roumain ! »...
- Ambassadeur de France en Roumanie, Hervé Bolot ne pouvait guère mieux saluer la parution du premier album en langue roumaine du jeune héros, lors de sa présentation à l’Institut culturel français de Bucarest, début 2006.

Il était grandement temps : depuis des décennies, les aventures du seul « véritable rival français capable de se mesurer à la célébrité du général de Gaulle » -d’après les propos mêmes de l’Homme du 18 juin- avaient été traduites dans plus de soixante langues, dont le chinois, des dialectes... et même en latin ! Seule la Roumanie, pays le plus francophone d’Europe avec la Moldavie, faisait exception.

Cette tardive conversion est due à un septuagénaire parisien, fixé depuis une dizaine d’années à Bucarest avec sa femme, Française d’origine roumaine. André-Pierre Szavkvary, avait été un lecteur d’Hergé quand il était enfant mais avait rangé depuis longtemps sa collection d’albums au rayon des souvenirs. Un soir, fin 2004, des amis, de la maison d’édition belge Casterman, lui avaient lancé comme une boutade : « Et si tu traduisais Tintin en roumain ? ».

André-Pierre Szavkvary n’est pas homme à se défiler. Tout comme Tintin, sa vie l’a conduit aux quatre coins de la planète et a été fertile en évènements. Il releva donc le défi et décida de prendre l’affaire en mains, devenant à son tour éditeur.

La Syldavie imaginaire d’Hergé

Ainsi, en un an, ont vu successivement le jour « Tigarile faraonului » (« Les Cigares du Pharaon »), « Lotusul albastru » (« Le Lotus Bleu »), « Urecha rupta » (« L’Oreille Cassée »), « Insula neagra » (« L’Ile Noire »). Deux autres albums sont déjà annoncés, dont « Le Sceptre d’Ottokar », un tournant pour l’édition roumaine puisque l’action s’y situe dans un pays imaginaire, la Syldavie, emprunté pour une grande part à la Transylvanie et à la Moldavie, tout comme « L’affaire Tournesol ».

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André-Pierre Szavkvary : « As spun chiar n ai mult ! »... Autrement dit, en français : "Je dirais même plus !".

Au total, André-Pierre Szavkvary compte éditer l’ensemble des 24 albums de la collection en 3-4 ans, au rythme annuel de 5 à 6. Tout naturellement, il suit l’ordre chronologique pour ne pas dérouter le lecteur. Hergé a créé ses personnages au fur et à mesure. Ainsi, le Capitaine Haddock n’est-il apparu pour la première fois que dans « Le Crabe aux Pinces d’Or ».

Une exception cependant à la règle : les 3 premiers albums de la série (« Tintin chez les Soviets », « Tintin au Congo », « Tintin en Amérique »), très recherchés par les collectionneurs mais polémiques car jugés à l’époque de leur parution anti-soviétiques, racistes et primitifs, fermeront la marche afin de ne pas choquer d’emblée le public.

Un souci d’autant plus justifié que la collection a été placée sous le patronage du ministère de la Culture et des Cultes roumain, ce qui veut dire qu’elle peut être mise entre toutes les mains, recevant ainsi un fort encouragement à sa diffusion parmi les enfants.

Objet de contrebande

La partie est cependant loin d’être gagnée. Tintin n’est pas connu en Roumanie, mais c’est surtout la bande dessinée dans son ensemble qui y est inconnue. André-Pierre Szavkvary a pris son bâton de pèlerin et sillonné tout le pays à la rencontre des libraires. Ceux-ci ne cachaient pas leur étonnement en apprenant qu’en Belgique et en France, ce genre représentait 25% du chiffre d’affaires de leurs collègues, certaines librairies s’y étant même consacré exclusivement.

Finalement, les albums sont disponibles dans 80 endroits à travers la Roumanie. Le tirage est limité, de 1000 à 2000 exemplaires. Mais l’éditeur compte sur l’effet cumulatif pour qu’il se développe : « Quant on a lu une aventure, on a envie de connaître les autres, puis peu à peu de constituer sa collection... dans laquelle on se replonge avec bonheur lorsqu’une mauvaise grippe vous cloue au lit ».

Pour l’instant, les lecteurs sont des Français qui se servent de Tintin comme méthode d’apprentissage du roumain, y trouvant des clins d’œil qui aident à la compréhension. Bien sûr, il y a aussi les collectionneurs et, plus étonnant, les parents roumains fixés à l’étranger qui y voient un moyen pour inciter leurs enfants à ne pas perdre le contact avec leur langue maternelle.

D’ailleurs, André-Pierre Szavkvary reçoit des commandes qui ne manquent pas de le surprendre. Parfois, on lui achète cinquante albums d’un seul coup, qu’il soupçonne être revendus à deux ou trois fois leur prix chez les « capsunari » (« ramasseurs de fraises ») d’Espagne ou d’Italie, pays ou deux millions de Roumains sont installés. Ce n’est plus Tintin contre les contrebandiers... mais Tintin objet de contrebande !

Qualité

Toutefois, le lectorat naturel recherché est celui des enfants roumains de Roumanie. Dans les librairies, peu habituées à des ouvrages de cette qualité -équivalente à celle que l’on trouve en Occident- ceux-ci tournent avec envie les pages d’un véritable album, en couleur, à la couverture cartonnée et aux feuilles glacées, qui sent le neuf. Mais cela a un coût que les parents rechignent souvent à acquitter : 40 RON, soit 11-12 euros, quasiment le double des BD roumaines.

Il s’agit là d’un sujet de préoccupation pour André-Pierre Szavkvary.
Jusqu’ici Casterman fournissait les albums qu’il avait en stock -une centaine de milliers pour chacun, réservés aux éditions étrangères- avec les bulles pour les dialogues laissées en blanc.

Il suffisait alors de les faire remplir par un « metteur en bulles » autochtone... ce qui n’est pas toujours simple, car il faut y faire rentrer un texte parfois plus long. Cette technique a l’avantage de contenir les coûts qui déraperaient si, faute de disponibilité -ce qu’il craint- il fallait faire imprimer spécialement une édition roumaine.

André-Pierre Szavkvary, qui sait bien qu’il ne gagnera jamais d’argent avec cette nouvelle passion, ne tient pas cependant à en perdre. « C’est sa danseuse, s’exclame sa femme qui s’occupe de la gestion de l’affaire. Il a bien le droit d’en avoir une... alors qu’on lui foute la paix là-dessus ».

Un dictionnaire des jurons

Ses soucis sont, il est vrai, ailleurs. Comment traduire « Bachi-bouzouk » en roumain ? Là, ce n’est encore pas trop difficile... On l’écrit « Basibuzuk ». Mais cela devient beaucoup plus compliqué quand on passe à « Saperlipopette » (« Mii de drac »), « Emplâtre » (« Jegositor »), « Sacrispan » (« Blestematule »), « Sapristi » (« Fie ai sa fie » ou « La najba »). « Triple crétin » devient « Triplu Dobitucule », et « Tonnerre de Brest », « Trasnete de tifon ».

Avec l’aide de Dodo Nita, le réinventeur francophile de la bande dessinée en Roumanie et l’un des patentés « tintinologues » de la planète, André-Pierre Szavkvary a concocté un dictionnaire franco-roumain des jurons du capitaine Haddock qui ne fait pas moins de six pages, afin de pérenniser ses expressions au fil des albums.

L’éditeur n’hésite pas à faire le déplacement à Craiova (500 km aller-retour) pour s’entretenir avec lui des termes les plus intraduisibles. Les discussions peuvent durer des heures.

« Moule à gaufre » a posé bien des problèmes. Les dictionnaires de vieux français indiquent que cette invective concernait les individus qui avaient « la tête mangée par la petite vérole ». Difficile à faire passer en roumain sans choquer ! Les deux compères ont finalement opté pour « Calup de cozonac » (« Moule à brioche »), terme n’existant pas en roumain, mais compréhensible et plus acceptable. Une seule expression n’a pas prêté à discussion : « Vampir »... Cela allait de soi au pays de Dracula.

Popescu si Popesco

La traduction est le moment clé de l’entreprise. Pas question de déformer le sens. Tintin a son univers qui s’écroulerait à la moindre trahison. Tous les héros de la bande dessinée ont conservé leurs noms.

La seule fantaisie que s’est permise l’éditeur -et encore s’agissait-il de rendre plus compréhensibles aux Roumains ces deux personnages- a été de transformer les Dupond et Dupont en Popescu si Popesco. « As spun chiar n ai mult ! »... « Je dirais même plus » !

Ce n’était pas simple de trouver des Roumains imprégnés de toutes ces subtilités, capables de rendre accessibles à leurs compatriotes le monde de Hergé, ayant également le sens de l’humour et de l’époque. D’autant plus que les dictionnaires franco-roumains actuels se révèlent d’une indigence rare.

Trésor

Parcourant les « anticariat » de Bucarest, l’éditeur a finalement mis la main sur une édition de 1920 d’une richesse exceptionnelle (une demi-page consacrée aux expressions concernant le mot « bouche ») et a demandé aux bouquinistes de la capitale de lui mettre de côté les trésors du même genre qu’ils trouveraient.

André-Pierre Szavkvary a fini par dénicher deux professionnelles roumaines de la traduction, assistantes à la Sorbonne, dont il revoit et finalise la traduction avec Dodo Nita, avant de confier la finition de ses albums au « metteur en bulles », un autre Roumain... émigré à Bruxelles.

Débordant d’énergie, l’homme d’affaires devenu éditeur sur le tard poursuivra-t-il jusqu’au bout son défi de faire découvrir tout Tintin à la Roumanie ? Discret sur son âge, André-Pierre Szavkvary n’en doute pas : « Je cours toujours dans la catégorie des 7 à 77 ans » précise-t-il.


Article publié dans le prochain numéro des Nouvelles de Roumanie.

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